Analyse publiquePouvoir d'achat et inégalités
Pourquoi la pauvreté augmente alors que l'emploi augmente
Comment le nombre de personnes sous le seuil de pauvreté monte-t-il quand le chômage revient à son point de départ ?
Version 2026.1 · Données publiques arrêtées au 30 septembre 2026 · 9 séries du catalogue · Read this analysis in English
- Principaux indicateurs étudiés
- Personnes en pauvreté (Millions)
- Coefficient de Gini (Inégalités)
- Chômage au sens du BIT
- Taux d'Emploi (15-64 ans %)
- Inflation
- Prix des ménages modestes — premier quintile (base 100 en 2025)
- Protection sociale — dépenses publiques (% PIB)
- Population
- Prix à la consommation hors tabac (base 100 en 2025)
La question
En 2025, 10,88 millions de personnes vivent en France sous le seuil de pauvreté monétaire, fixé à soixante pour cent du niveau de vie médian, selon l'enquête européenne sur les revenus et les conditions de vie (EU-SILC) publiée par Eurostat. C'est 16,3 % de la population, contre 13,6 % en 2019. Dans le même temps, le nombre de chômeurs au sens du Bureau international du travail (BIT) est passé de 2,54 millions à 2,45 millions, et le taux d'emploi de 66,2 % à 69,3 %.
Plus d'emploi, moins de chômage, et pourtant plus de pauvres : la contradiction n'est qu'apparente, et cette page explique pourquoi — en commençant par ce que mesure un seuil relatif, et en disant ce que les ruptures de série récentes font au chiffre.
Ce que montrent les données
Le seuil de pauvreté n'est pas un panier de biens : c'est une fraction du revenu médian. Quand les revenus du milieu progressent, le seuil monte avec eux, et une personne dont le revenu n'a pas bougé peut passer en dessous. La pauvreté ainsi mesurée est une mesure d'inégalité dans le bas de la distribution, pas une mesure de privation absolue.
Les chiffres se lisent avec cette clé. Entre 2004 et 2019, l'effectif est passé de 7,89 millions à 8,47 millions (+7,4 %) et le taux de 13,5 % à 13,6 %, avec un point bas à 12,5 % en 2008. Depuis 2019, l'effectif a gagné 2,41 millions, soit +28,4 % — dont 1,19 millions pour la seule année 2022, de 9,09 millions à 10,28 millions. Or Eurostat signale une rupture de série en 2020 et une autre en 2022 : une part de cette marche est un changement de méthode, pas un appauvrissement.
L'indice de Gini, qui mesure l'inégalité de l'ensemble de la distribution des revenus sur une échelle de zéro à cent, est passé de 29,2 en 2019 à 30,4 en 2025 (1,2 de plus) : une hausse réelle mais modérée. La population, elle, n'a augmenté que de +2,4 % : la démographie n'explique qu'une petite fraction de la hausse de l'effectif.
Graphique 1 sur 4 · millions de personnes · Période 2004-2025
Personnes sous le seuil de pauvreté depuis 2004
Combien de personnes vivent sous le seuil, et depuis quand l'effectif monte-t-il ?
Lecture
- Personnes sous le seuil de 60 % de la médiane
Ce qu'il faut voir
- Une lente hausse de 2008 à 2019, puis deux marches, en 2020 et surtout en 2022.
- Les deux marches coïncident avec des ruptures de série signalées par Eurostat.
Ce que cela ne signifie pas
- Un effectif qui monte n'est pas une privation qui monte : le seuil suit le revenu médian.
Limites · EU-SILC, seuil à 60 % de la médiane, ruptures de série en 2020 et 2022 non corrigées. Source · Eurostat — At-risk-of-poverty rate by poverty threshold (ilc_li02), seuil B_60
Ce qui a changé
Ce qui a changé depuis 2019 tient en trois faits. L'emploi a progressé, mais il a progressé en nombre de personnes plus qu'en heures, et une partie des emplois créés — apprentissage, temps partiel, micro-entreprises — sont des emplois à revenu faible, qui sortent du chômage sans sortir de la pauvreté. Le chômage a reculé, mais le nombre de chômeurs en 2025 (2,45 millions) reste proche de celui de 2003 (2,37 millions) : la baisse depuis le sommet de 2015 (3,08 millions) ramène à la case départ, elle ne va pas au-delà.
Le troisième fait est l'inflation. Entre 2019 et 2025, les prix ont augmenté de +15,5 % pour l'ensemble des ménages et de +15,5 % pour les vingt pour cent les plus modestes : un écart faible sur six ans, mais concentré sur 2022, où l'indice des plus modestes a progressé de +5,6 % contre +5,3 % pour l'ensemble. Les revenus les plus bas, davantage exposés à l'énergie et à l'alimentation, ont été frappés en premier — avant que les revalorisations ne suivent.
Les relations visibles
Chômage et pauvreté ne se recouvrent pas. Une part des personnes pauvres travaille ; une autre est retraitée, étudiante, ou inactive sans être au chômage. Le lien entre les deux passe par le revenu du ménage, pas par le statut d'un individu : un emploi à temps partiel dans un ménage monoparental laisse sous le seuil, un chômage indemnisé dans un ménage à deux revenus laisse au-dessus.
Les dépenses de protection sociale — 23,9 % du produit intérieur brut (PIB) en 2019, 27,2 % en 2020, 23,7 % en 2024 — ont amorti le choc de 2020 puis sont revenues à leur niveau d'avant-crise. Elles limitent la pauvreté sans la faire disparaître ; la hausse de l'effectif depuis 2019 s'est produite à niveau de protection sociale constant en part du PIB.
Ce que l'on ne peut pas affirmer
Cette page ne peut pas dire quelle part de la hausse depuis 2019 est réelle et quelle part tient aux ruptures de série de 2020 et 2022. Eurostat les signale sans les chiffrer ; sans une série rétropolée, la marche de 2022 doit se lire comme un ordre de grandeur, pas comme une mesure.
Elle ne porte pas le niveau de vie médian, ni l'intensité de la pauvreté (de combien les revenus des pauvres sont sous le seuil), ni la composition des ménages pauvres. Elle ne peut donc ni attribuer la hausse à une population particulière, ni juger si les pauvres sont plus ou moins pauvres qu'avant.
Enfin, aucune attribution à une politique publique n'est possible ici : les séries décrivent des résultats, pas des causes, et plusieurs mécanismes — inflation, structure de l'emploi, réformes des prestations — ont joué en même temps.
Les événements qui éclairent la trajectoire
Deux épisodes bornent la période. La crise de 2008-2015, où le chômage monte jusqu'à 3,08 millions et le taux de pauvreté remonte de son point bas de 2008 : la relation attendue entre les deux. Et 2020-2023, où le chômage baisse pendant que la pauvreté monte : l'inverse, sous l'effet combiné du choc sanitaire sur les revenus les plus précaires, de l'inflation de 2022 (5,2 %) et 2023 (4,9 %), et des ruptures de série qui rendent les niveaux d'avant et d'après difficilement comparables.
Où en sommes-nous
En 2025, 10,88 millions de personnes sous le seuil, soit 16,3 % de la population, après 15,9 % en 2024 ; 2,45 millions de chômeurs ; un taux d'emploi de 69,3 % en moyenne annuelle (69,0 % au deuxième trimestre 2026) ; un indice de Gini à 30,4. Les trois séries d'inégalité — effectif, taux, Gini — montent ensemble depuis 2019, à des rythmes différents.
Ce que le lecteur peut en retenir
La pauvreté monte alors que l'emploi monte parce que le seuil est relatif, parce qu'une partie des emplois créés sont des emplois à faible revenu, parce que l'inflation de 2022 a frappé d'abord les budgets les plus contraints — et parce qu'une partie de la hausse mesurée est un changement de méthode que personne n'a encore chiffré.
Ce que le lecteur peut retenir : le chômage n'est pas le bon thermomètre de la pauvreté, et un taux d'emploi record ne dit rien du revenu des emplois. Ce que le salaire minimum a réellement gagné ou perdu face aux prix — la question qui relie ces deux mondes — est l'objet du dossier consacré au pouvoir d'achat du salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC).
Sources et méthode
Chaque chiffre de cette page est lu dans une série publique identifiée, ou calculé depuis elle selon la règle indiquée. Les séries sont celles du catalogue de France ÉcoScan, confrontées à leur producteur et gelées à la date indiquée en tête de page.
- Personnes en pauvreté (Millions) — Eurostat — At-risk-of-poverty rate by poverty threshold (ilc_li02), seuil B_60 · ec.europa.eu
- Coefficient de Gini (Inégalités) — Eurostat — Gini coefficient of equivalised disposable income (ilc_di12) · ec.europa.eu
- Chômage au sens du BIT — Eurostat — Unemployment by sex and age, annual data (une_rt_a) · ec.europa.eu
- Taux d'Emploi (15-64 ans %) — INSEE — enquête Emploi en continu · www.insee.fr
- Inflation — INSEE — indice des prix à la consommation · www.insee.fr
- Prix des ménages modestes — premier quintile (base 100 en 2025) — INSEE — Banque de données macro-économiques, série 011818264 (indice mensuel des prix à la consommation, base 2025, premier quintile de niveau de vie, France) — indice de référence de l'article L3231-4 du code du travail · bdm.insee.fr
- Protection sociale — dépenses publiques (% PIB) — Eurostat — General government expenditure by function (gov_10a_exp) · ec.europa.eu
- Population — INSEE — estimations de population · www.insee.fr
- Prix à la consommation hors tabac (base 100 en 2025) — INSEE — Banque de données macro-économiques, série 011814056 (indice mensuel des prix à la consommation, base 2025, ensemble hors tabac, France) · bdm.insee.fr
Preuves éditoriales
- Eurostat, EU-SILC, taux de risque de pauvreté au seuil de 60 % du revenu médian (ilc_li02), France, jeu mis à jour le 11 septembre 2026 · ec.europa.eu